Un battement d'aile sous le scaphandre
16.02.2005
Une recherche suisse est saluée par le magazine Scientific American
Jose del R. Millan, chercheur à l'IDIAP de Martigny, reçoit les honneurs de la revue Scientific American pour ses travaux sur les interfaces cérébrales.
"Derrière le rideau de toile mitée une clarté laiteuse annonce
l'approche du petit matin. J'ai mal aux talons, la tête comme une
enclume, et une sorte de scaphandre qui l'enserre tout le corps. Ma
chambre sort doucement de la pénombre. Je regarde en détails les photo
des êtres chers, les dessins d'enfants, les affiches, le petit cycliste
en fer-blanc envoyé par un copain la veille de Paris-Roubaix, et la
potence qui surplombe le lit où je suis incrusté depuis six mois comme
un bernard-l'ermite sur son rocher. Pas besoin de réfléchir longtemps
pour savoir où je suis et me rappeler que ma vie a basculé le vendredi
8 décembre de l'an passé."
Jean-Dominique Bauby, Le scaphandre et le papillon, éditions Laffont
Peut-être vous souvenez-vous de ce livre bouleversant qui fait grand
bruit à sa sortie, en 1997. A la suite d'un accident cérébral,
Jean-Dominique Bauby, rédacteur en chef du magazine Elle, est frappé
d'une maladie neurologique rare, le locked in syndrom. Parfaitement
lucide mais entièrement paralysé, il n'a plus dès lors que l'usage de
sa paupière gauche pour communiquer avec le monde extérieur. Pendant
des mois, il dictera son témoignage à une orthophoniste, lettre après
lettre, par battements de cils: l'histoire d'un esprit-papillon échappé
d'un corps-scaphandre, plus hermétique qu'un sarcophage.
Bouger par la pensée
Pour venir en aide à ces hommes et femmes dont l'intégralité de la
mobilité réside dans la pensée, des scientifiques réfléchissent aux
outils à développer grâce aux technologies de l'information et de la
communication qui ouvriraient quelques brèches dans les murs du
quotidien.
Parmi ces chercheurs, on trouve le Dr Jose del R. Millan, à l'IDIAP, à
Martigny, qui vient d'achever une année sabbatique dans la Faculté
Information et Communication de l'EPFL et qui conduit un projet de
longue haleine sur les interfaces cérébrales. Ses travaux lui ont
d'ailleurs valu les honneurs de la revue Scientific American qui l'a
élu, en novembre dernier, Leader in robotics pour l'année 2004.
"Plusieurs recherches, explique Jose Millan, sont conduites
actuellement pour développer des moyens de commander par la pensée des
dispositifs électroniques, de l'ordinateur au robot mobile." Les ingénieurs seraient-ils en train de réinventer la télépathie?
Avouons-le, l'explication est un peu plus complexe. Comme son nom
l'indique, l'interface cérébrale ne requiert aucune intervention
physique de l'utilisateur, elle permet "simplement" de traduire une
pensée en action.
Analyser les ondes cérébrales en temps réel
Comme tous les scientifiques engagés dans ce domaine - notamment à
l'EPFL, le professeur Ebrahimi - Jose Millan étudie les possibilités
d'analyser les ondes cérébrales en temps réel et d'en dériver une
information qui sera traduite en action externe. Ainsi, sans le moindre
mouvement, le sujet pourra choisir les lettres d'un clavier virtuel ou
déplacer un robot de manière volontaire. On pense ici en particulier à
une chaise roulante intelligente, guidée par la seule volonté du
patient en fonction du trajet à parcourir. Pour réaliser ce tour de force qui consiste à faire obéir une
machine
par la pensée, point de procédés invasifs, type implants dans le
cerveau.
Le seul "accessoire" ici consiste en un petit bonnet. "On
mesure l'activité électrique du cerveau, explique Jose Millan,
grâce à des électrodes placées sur le cuir chevelu qui enregistrent les
signaux à l'aide de l'électroencéphalogramme (EEG). Pour reconnaître la
tâche mentale sur laquelle le sujet se concentre - par exemple "tourner
à gauche" ou "tourner à droite" - il s'agit d'analyser les variations
de rythmes relevés par l'électroencéphalogramme. Nous sommes alors à la
recherche de séquences typiques correspondant à telle ou telle tâche
mentale".
Le chercheur de poursuivre: "Dans ce but de "déchiffrage" de l'action à accomplir, on
élabore un programme capable de discriminer les signaux EEG, le
classifieur statistique. C'est lui qui reconnaîtra la commande à
transmettre au robot. Notre approche, de type neuro-cognitif, est
fondée sur le processus mutuel d'apprentissage. L'humain et l'interface
cérébrale s'adaptent l'un à l'autre. D'un côté, le classifieur apprend
à reconnaître les tâches spécifiques liées au sujet, tandis que ce
dernier développe la stratégie qui lui permettra de se faire comprendre
de l'interface cérébrale. Il ne suffit donc que de quelques heures
d'apprentissage pour que l'humain et la machine se comprennent bien."
L'un des défis est bien évidemment de réduire au maximum le temps de
réponse de la commande désirée. Comme dans toute communication - la
plus simple soit-elle - l'essentiel réside dans la compréhension du
message. On est donc en face d'une réelle ébauche de dialogue
silencieux entre le cerveau de la machine et le cerveau de l'homme qui
doivent entrer en interaction, l'un devant comprendre ce que pense
l'autre, l'autre devant comprendre ce que fait l'un. Le programme
classifieur développé ici - et cela est un plus par rapport à d'autres
interfaces cérébrales qui fonctionnent sur le mode binaire oui/non -
est aussi capable de répondre "inconnu" quand il n'a pas compris
l'ordre donné.
"Une utilisation intelligente des technologies"
L'idée et sa réalisation sont belles. Pas étonnant qu'elles aient
séduit John Rennie, le rédacteur en chef du Scientific American: "Notre
magazine croit fermement que le meilleur espoir de créer un monde plus
sain, plus sûr et plus prospère réside dans l'utilisation intelligente
des technologies. C'est pourquoi chaque année, nous saluons 50
personnes ou organisations qui, par leurs efforts extraordinaires dans
la recherche, l'industrie et la politique, contribuent à concrétiser
cet espoir."
Cependant affleure l'ombre d'un doute. Comme à chaque fois que l'on
évoque ce qui fut longtemps réduit à un fantasme de la science-fiction
avant de devenir un sujet de recherche dans les programmes
scientifiques des plus grands services secrets de la Planète, notamment
durant la Guerre froide: lire dans la tête de l'autre. Le dispositif de
Jose Milllan d'aide aux handicapés sévères pourrait-il dès lors servir
à terme d'autres fins, moins dignes?
"Cette question éthique, évidemment, nous nous la sommes posée
plusieurs fois, dit-il. C'est pourquoi nous avons écarté une méthode
pratiquée par d'autres équipes de chercheurs, dite du potentiel évoqué,
qui induit une réponse automatique du cerveau à des stimuli externes,
tels, par exemple, des clignotements de lumière. Facilement et
rapidement détectables, ces réponses sont obtenues sans la volonté du
sujet qui demeure entièrement tributaire de la manœuvre. Or, il nous
semble très important que, dans cette nouvelle relation homme-machine
qui s'ébauche, de cerveau à cerveau, l'humain puisse continuer de dire
au robot: "Le maître, c'est moi".
"Notre dispositif repose donc sur le
principe que les pensées doivent être générées de manière volontaire,
en toute liberté par rapport à la machine. Cette option nous a conduits
à constater un élément intriguant. Même lorsque plusieurs personnes
pensent la même chose: "je veux ceci ou cela", le schéma d'activation
du cerveau demeure individuel. C'est la machine qui va apprendre à bien
traduire la pensée en fonction de l'individu qui est en face d'elle.
Cette adaptation "personnalisée" a un autre avantage, la formation à la
technologie est rapide. Après cinq jours déjà, le patient parvient à
prendre totalement le contrôle du système."
Pas encore d'application industrielle
La recherche avance à la vitesse de la pensée, mais l'application
industrielle n'est pas encore à portée de main. Jean-Dominique Bauby,
quant à lui, ne verra pas les progrès de la science. Dans son sillage
est née, en France, l'Association du locked-in syndrome, consacrée à
cette maladie rare et cruelle. Le papillon, lui, a cessé son vol, le 9
mars 1997. Dans son laboratoire, Jose Millan poursuit sans relâche sa
recherche pour créer un battement d'aile sous le scaphandre.
auteur:
Barbara Fournier, Presse & Information